Altyn et Ilya, assis sur le perron, regardaient les voitures passer devant la maison en bois. Ils avalaient goulûment des morceaux de pastèque dont ils recrachaient les pépins en s’essuyant la bouche d’un revers de main. Les grosses berlines aux vitres noires qui roulaient au pas sur la route couverte de nids de poules les intéressaient particulièrement. Enfin, surtout Altyn parce qu’Ilya, lui, il n’y faisait pas trop attention. Elles contrastaient avec les vieilles Lada et autres Volga garées le long des petites maisons en bois qui bordaient la route.
La bicoque délabrée appartenait à la grand-mère d’Altyn. Elle, Altyn et ses parents s’y entassaient depuis que sa famille avait été expulsée de leur appartement en banlieue de Moscou quelques semaines plus tôt. Leur immeuble allait être démoli et on leur avait dit du jour au lendemain qu’ils n’avaient plus rien à faire là. Ils n’avaient pas vraiment le choix. Ils avaient pris l’argent qu’on leur proposait, une misère, sans demander leur reste. Ils ne voulaient pas risquer de se faire tuer en plus de perdre leur appartement. Cela ne valait pas le coup. Mieux valait se résigner et essayer de trouver une solution. En attendant, la vieille Valia, les avait accueillis.
Altyn et Ilya se connaissaient depuis quelques jours seulement mais ils s’entendaient déjà très bien et passaient tout leur temps ensemble. Ils s’étaient rencontrés au bord de cette rivière toute proche dont Altyn ignorait le nom. Il faisait très chaud et les gens du coin avaient l’habitude l’été d’aller s’y baigner. Altyn, sur les conseils de sa grand-mère avait donc fait de même. Elle avait même retrouvé son maillot de bain dans les cartons du déménagement entreposés dans le petit cagibis attenant à la maison.
Elle s’était assise par terre sur l’herbe sèche parmi la foule. Tous les gens du coin semblaient s’être donné rendez-vous sur la rive ce jour-là. Les vieux comme les jeunes. Les parents avec leurs enfants. Tous profitaient du beau temps. Elle n’était pas installée depuis un quart d’heure qu’Ilya, qui se trouvait non loin de là, s’approchait et engageait la conversation. Quand il lui avait demandé son prénom, elle l’avait prononcé de manière si théâtrale que cela l’avait fait sourire.
Altyn aimait son prénom. Un prénom rare. C’était celui de son arrière-grand-mère tatare lui avait-on dit. Une femme qui n’avait pas hésité à s’installer en Sibérie à l’époque où le confort moderne n’existait pas, y avait trouvé un mari et fondé une famille tout ça en travaillant dur. Une femme forte. De celles qu’Altyn admirait. Elle était fière de porter son prénom et comptait bien lui faire honneur. Enfin, peut-être un jour.
Pour l’instant, elle était coincée dans ce village à 50km de Moscou, loin de tout ce qu’elle connaissait jusqu’à présent. Son univers allait être transformé en un tas de gravas, déblayé et allait servir de fondation à un complexe immobilier qui rapporterait des millions à de riches investisseurs. Dire qu’avant, tout ça, ce territoire, lui appartenait. C’était son monde qui était maintenant réduit à néant.
***
Altyn traînait son ennui dans cette bourgade où elle ne connaissait personne. Elle avait trouvé en Ilya un compagnon d’infortune. C’était étrange car tout un monde les séparait. En fait, Ilya était un garçon un peu désœuvré. Ses parents s’étaient fait construire une villa gigantesque à deux pas de chez Valia dans un domaine privé déjà occupé par de nombreux propriétaires. Ces nouveaux venus qui se barricadaient derrière des murs en brique hauts de trois mètres n’étaient guère appréciés dans la petite ville. Ils provoquaient la jalousie de leurs voisins.
Ilya lui avait raconté qu’un jour, il avait trouvé un chat mort devant la porte du garage. Quelqu’un avait aussi jeté une torche enflammée par dessus la barrière pendant qu’il buvaient le thé sur la terrasse. Son père avait failli la recevoir en pleine tête. Altyn aimait bien Ilya et ses histoires de gosse de riche. Elle aimait aussi passer du temps avec lui. Juste comme ça, sans rien dire, en observant les gens du quartier qu’il ne connaissait pas plus qu’elle.
C’était un ballet incessant. Fascinant pour eux tout autant qu’il était dénué d’intérêt pour les gens dont c’était le quotidien. Le camion de lait apparut au coin de la rue et alla se garer à sa place habituelle. Aussitôt, vieux comme jeunes, parents ou enfants sortirent des maisons et convergèrent vers lui en tenant à la main leur bouteille ou mieux, leur vieux bidon cabossé pour récupérer le liquide. Pendant ce temps-là, un jeune homme à l’air ahuri sortait de la maison d’en face, celle de la vieille Gallia, son attaché-case à la main. Ils le virent trébucher, monter dans sa voiture et démarrer en trombe. Altyn et Ilya se regardèrent un instant puis éclatèrent de rire en regardant la voiture s’éloigner.


Article publié sur Ladies Room (http://ladiesroom.fr/2009/05/02/altyn/)