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Banlieue Est

Lyoubov avait la tête qui tournait. Elle s’enivrait presque tous les soirs depuis que Dima était parti sans lui laisser d’adresse. Elle trainait avec Sergueï qui lui donnait des nouvelles de temps en temps. Lyoubov buvait sa bière à petites gorgées parce qu’elle n’aimait pas trop son goût âpre qui restait collé au palais. Mais elle aimait encore moins la vodka qui lui brûlait la gorge et la rendait carrément malade.

Une chanson remixée de mauvaise pop russe retentissait dans tout le quartier de cette banlieue ordinaire de Moscou, les basses saturaient les hauts-parleurs d’une voiture qui vrombissaient comme s’ils allaient exploser.

Assise en tailleur sur un petit coin de pelouse clairsemée, Lyoubov observait Marina qui dansait sur la musique au milieu d’un petit groupe de garçons et de filles qui s’étaient retrouvés là, en bas de cet immeuble, à défaut d’avoir un autre endroit pour se réunir. Ils avaient presque tous une cigarette à la main et on entendait par intermittence leurs éclats de rire francs couvrir le raffut de la musique.

Sergueï les connaissait tous mais Lyoubov n’étaient pas encore très à l’aise avec eux. Tous avaient la vingtaine, travaillaient plus ou moins et semblaient n’avoir de compte à rendre à personne.

Soudain, elle vit débarquer un garçon qu’elle connaissait bien. Nikolaï avait son âge et ils fréquentaient tous les deux la même école. Il ne lui adressait pour ainsi dire jamais la parole. Elle avait pourtant l’impression que cela allait changer. Il se dirigeait droit vers elle.

Lyoubov se sentit rougir mais moins qu’elle ne l’aurait pensé. Elle se sentait étrangement sûre d’elle et c’était nouveau. Peut-être que c’était un effet de l’alcool bien qu’elle en ait pas ingurgité tant que ça ce soir. Peut-être était-ce le fait de sortir avec Dima qui la rassurait, bien qu’il ne soit pas à ses côtés. Elle ne savait pas très bien mais elle sourit à Nikolaï qui lui répondit d’un sourire plus grand encore.

- Salut Liouba, je ne savais pas que tu connaissais ma sœur.

Il désigna du doigt une amie de Marina. Elle s’appelait Lia ou Inna, Lyoubov n’avait pas fait très attention au moment des présentations avec Sergueï. Elle portait un jogging et des baskets de marque et riait très fort en dansant avec deux garçons.

- En fait, je connais surtout Sergueï et un peu Marina, répondit-elle d’une voix qu’elle voulait assurée mais à peine assez forte pour couvrir le vacarme que faisait la musique.

Elle ne savait pas s’il avait entendu sa réponse mais il ne la fit pas répéter et s’assit sur l’herbe à côté d ‘elle. Ils parlèrent de choses et d’autres, partagèrent une bière et quelques cigarettes en regardant le reste du petit groupe rire et danser dans cette arrière cour qui d’habitude servait de parking.

Après un long silence, Nikolaï se leva brusquement et tendit la main à Lyoubov:

- Viens.

Elle le regarda, un peu hésitante et lui prit finalement la main pour le suivre.

Il l’entraîna vers le bois. Elle regarda en arrière, aperçut Sergueï qui les regardait partir et se demanda si elle n’aurait pas dû refuser. Elle décida que non. Elle s ‘amusait bien en sa compagnie. Et en l’absence de Dima, elle n’avait pas beaucoup d’autres occasions de se distraire.

Ils traversèrent ensemble le petit bois par un chemin de terre et arrivèrent de l’autre côté, près de la rangée de garages qui longeait la voie ferrée. Ils marchèrent quelques minutes encore le long des bâtiments bas en briques. Nikolaï, qui tenait encore Lyoubov par la main s’arrêta devant le garage 232. Il sortit une grosse clé de sa poche et ouvrit le cadenas non moins imposant qui bloquait la porte fermée. La porte grinça quand il l’ouvrit. Lyoubov regardait le jeune homme, amusée et perplexe à la fois, ne sachant si elle devait entrer. Il lui fit signe que oui.

Dans le réduit, il faisait sombre mais on distinguait quand même une vieille Lada rongée par la rouille qui semblait avoir rendu son dernier souffle il y avait des années de cela. La voiture occupait tout l’espace. Lyoubov se glissa entre le mur et le véhicule. Nikolaï lui ouvrit la portière avec cérémonie. Elle lui sourit et se glissa dans l’espace restreint que lui laissait la portière collée au mur.

Nikolaï fit le tour du véhicule, ouvrit la porte du garage en grand et s’installa à son tour côté conducteur. Il lança un coup d’œil à sa voisine qui semblait l’interroger du regard. Il crut bon de préciser:

- Elle est à moi. Mon grand-père me l’a donnée parce qu’il ne peut plus la conduire. Elle roule encore bien.

Il démarra en faisant ronfler le moteur fatigué qui semblait rechigner à la tâche. Il roula lentement avant de s’engager sur la route. En accélérant, Nikolaï demanda à Lyoubov:

- Tu conduis?

- Non.

- Je t’apprendrai. Tu verras c’est facile.

Ils roulaient depuis un petit moment et avaient déjà quitté la ville quand Nikolaï s’engagea dans un chemin de terre caillouteux. Lyoubov se mit à rire car la voiture grinçait et à chaque nid de poule, elle la secouait tellement fort qu’il lui semblait que la vieille carcasse allait se désintégrer sur place.

Lyoubov connaissait ce chemin qui menait à la rivière toute proche. Elle aimait cet endroit qui était bien connu de tous les jeunes de son quartier. Elle y venait souvent. Ce samedi soir, les rives du cours d’eau étaient désertes. La voiture arrivait au bout du chemin et commença à rouler sur l’herbe tassée au bord de l’eau. Nikolaï longea doucement la rive pendant quelques minutes et arrêta le véhicule prêt d’un grand arbre dont les branches basses éclairées par les phares plongeaient profondément dans l’eau.

L’air était maintenant lourd et moite et l’orage menaçait. Lyoubov sortit de la voiture et marcha un peu pour se dégourdir les jambes. Nikolaï la suivait de près. Sans le regarder, Lyoubov lui dit:

- Je sais que tu as déjà une copine.

- Oui, et alors? Masha est en Ukraine jusqu’en Septembre. Toi aussi tu as quelqu’un, non?

Elle ne dit rien. Elle se contenta d’un demi-sourire parce qu’en fait, il avait raison. Il continua:

- On peut être ensemble juste pour l’été…

Elle sourit. La proposition était tentante. En attendant de savoir ce que fabriquait Dima. C’est lui qui était parti après tout. En la laissant ici. Seule. Et elle n’aimait pas trop ça. Elle fit semblant de réfléchir mais en réalité elle savait déjà ce qu’elle allait répondre.

- D’accord.

Elle lui tendit la main pour sceller le pacte. Nikolaï la prit dans la sienne en regardant la jeune fille droit dans les yeux. Il lui sourit puis finalement, l’attira contre lui pour l’embrasser.

Et à cet instant précis, dans les bras de ce garçon qui lui avait parlé pour la première fois à peine deux heures auparavant, Lyoubov se rendit compte qu’elle ne pensait déjà plus à Dima et qu’après tout, elle s’en fichait pas mal. Elle se sentait bien avec Nikolaï et se dit que, finalement, l’été qui s’annonçait n’allait pas être aussi pénible qu’elle le redoutait.

Appartement 236B

Alyona prenait sa douche dans la salle de bains. Il faisait déjà sombre dans son appartement, le 236B, situé tout en haut d’une tour luxueuse du centre de Moscou. Elle se préparait à assister à une de ces soirées branchées si prisées par les jeunes riches moscovites. Elle, en général, y mourrait d’ennui mais elle devait y aller pour le travail. En effet, ces événements mondains étaient pour elle une manne de nouveaux clients prêts à débourser des sommes folles pour satisfaire on ne sait quelle lubie, du moment qu’elle était hors de prix. Ça tombait bien tout ce qu’elle vendait était très cher.

Bien sûr, elle était connue dans ce milieu et tous la considérait comme une des leurs. Pour eux, elle faisait partie de la bande. En réalité, elle méprisait ces gens. Elle jouait le jeu seulement pour le business.

Ce soir-là, elle était invitée à la soirée d’anniversaire de M., célèbre it-girl moscovite aux lèvres gonflées et à la poitrine siliconée dans une des cliniques les plus prestigieuses de Moscou. Elle le savait car sa belle-mère (elle aimait bien l’appeler ainsi car ça la mettait dans une rage folle), à peine plus âgée qu’elle au demeurant, y avait fait un séjour en même temps qu’elle et s’était empresser de le faire savoir à qui voulait bien l’entendre. Bref, M. fêtait ses trente ans en grande pompe au Baltchoug Kempiski, un hôtel luxueux du centre-ville à deux pas du Kremlin. Au moins, l’endroit valait le détour.

Alyona posa lentement ses pieds sur le tapis moelleux de sa salle de bains et saisit la serviette qu’elle avait posée machinalement sur le coin du lavabo. Elle se sécha, s’enveloppa de la grande serviette qui sentait bon le frais et se dirigea vers la baie vitrée qui surplombait la ville.

Du sommet de sa tour, elle avait une vue imprenable sur Moscou et, d’ici, la mégapole paraissait presque parfaite, lisse, sans aucun défaut. Elle resta immobile quelques instants devant la fenêtre puis marcha jusqu’à sa chambre.

Elle avait déjà préparé la tenue qu’elle allait porter: une petite robe noire pas trop courte et pas trop décolletée. Elle ne voulait pas effaroucher d’éventuels clients en ressemblant à une pute de luxe, comme elle avait vu nombre de ses amies le faire. Ça, ce n’était pas son métier.

En fait, c’était plutôt celui de sa meilleure amie Olga, qu’elle devait retrouver ce soir-là à la fête. Oui, Olga était call-girl. Elle avait d’ailleurs un certain talent et pouvait se permettre de choisir ses clients. Elle privilégiait surtout les hommes d’affaires richissimes ainsi que les hommes politiques influents. Malgré ses 22 ans, elle avait déjà tout compris et menait une vie d’oisiveté joyeuse entourée de ses nombreux prétendants.

La jeune femme finit de se préparer, enfila des escarpins noirs d’une hauteur vertigineuse et sortit de l’appartement sans prendre le temps d’éteindre la lumière. Elle entra dans l’ascenseur et enfonça le bouton n°1.

A la porte de l’immeuble, son chauffeur l’attendait depuis plus d’une heure. Il la salua et lui ouvrit la porte de la voiture. Elle s’installa confortablement à l’arrière de la voiture et lui indiqua sa destination.

Zhénia

Zhénia voyait le petit corps sans vie de sa sœur par la porte entrouverte de la chambre. Le médecin, la mine sombre, avait posé la main sur l’épaule de sa mère. Elle ne pleurait pas, elle avait seulement le regard vide. La fatigue se lisait sur ses traits. Elle était assise au chevet de sa fille que l’on aurait pu croire endormie si elle n’avait pas eu ce visage si blanc, d’une pâleur de neige.

Zhénia tourna la tête. Sa tante se trouvait de l’autre côté de la pièce mais elle ne pouvait pas la voir. Zhénia s’avança pour essayer de l’apercevoir mais fit craquer le parquet. Aussitôt, elle entendit des pas s’approcher et la porte claqua.

La vieille femme se réveilla en sursaut. Des larmes coulaient sur ses joues et elle avait le souffle court. A chaque fois qu’elle faisait ce rêve, elle revenait 70 ans en arrière. Il lui fallait quelques minutes pour se rendre compte qu’elle n’était plus une petite fille de six ans et que sa vie était désormais derrière elle.

Elle regarda le réveil. 6h30. Elle savait qu’elle ne pourrait plus dormir et décida de se lever.

Cela faisait longtemps que Zhénia n’avait pas repenser à ce jour d’hiver où elle avait perdu sa sœur.  La pneumonie l’avait emportée en quelques jours. Quelques jours où le silence avait régné dans la maison. Quelques jours pendant lesquels la vie s’était figée. Quelques jours qui lui avaient suffi pour se rendre compte que plus rien ne serait comme avant.

Il se passa alors quelque chose de très étrange. Les adultes qui d’ordinaire ne lui prêtaient aucune attention se mirent à la regarder d’un air triste en bredouillant des paroles maladroites puis prononçaient son prénom à voix basse dans leurs conversations. Malgré leurs précautions elle les entendaient: « Pauvre Zhénia, pauvre Zhénia ». Elle savait qu’ils parlaient d’elle mais elle ne comprenait pas… Pourquoi l’appelait-ils Zhénia ? Elle n’était pas Zhénia. Zhénia, sa sœur, était au ciel, c’est sa tante qui le lui avait dit. Elle, elle s’appelait Olga.

C’était il y a des années. Des années qui lui semblaient des siècles. Elle n’avait rien dit, s’était tue et ainsi, à force d’habitude, elle avait changé de prénom pour recevoir celui de sa sœur morte quelques mois plus tôt. Olga avait cessé d’exister et Zhénia lui avait survécu. Pour tout le monde, c’était ce qui s’était passé.

Zhénia ne savait donc plus vraiment qui était partie ce jour-là. Était-ce vraiment Zhénia? Ou Olga? Des années après, elle n’avait toujours pas de réponse à cette question. Olga avait cessé d’être Olga pour devenir Zhénia. Plus tout à fait elle-même, pas tout à fait une autre. Pas non plus ce double, cette sœur jumelle que l’on avait voulu faire vivre à travers elle. La seule chose dont Zhénia était sûre c’était que depuis que sa sœur jumelle était morte, il faisait froid. Partout. Toujours. Même en plein été.

Le monde entier était devenu glacial, d’un froid sidéral qui recouvrait tout d’un voile gris. Toutes les couleurs avaient soudainement disparu. Le monde extérieur avait changé mais aussi son monde intérieur, comme s’il y avait un trou béant, un vide que rien ne pouvait combler au plus profond d’elle-même.

Ce froid-là ne l’avait jamais quittée. Il avait engourdi chacun de ses gestes, chacun de ses actes. Toute sa vie, elle avait vécu pour deux tandis qu’il lui semblait qu’une moitié d’elle-même manquait depuis qu’elle avait six ans. Lasse de se battre avec ce vide en elle, elle s’était laissée portée par la vie. Par ses proches. Sa mère s’était enfoncée dans son chagrin. C’est sa tante qui avait pris soin d’elle,  puis son mari et maintenant sa fille…

Zhénia sortit lentement de son lit incapable de se rendormir. Elle pleurait maintenant à chaudes larmes. Des larmes de douleur mais qui, elles seules, la réchauffaient comme le faisait sa sœur lorsque, enfants, elles se blottissaient l’une contre l’autre le soir pour s’endormir.

Altyn

Altyn et Ilya, assis sur le perron, regardaient les voitures passer devant la maison en bois. Ils avalaient goulûment des morceaux de pastèque dont ils recrachaient les pépins en s’essuyant la bouche d’un revers de main. Les grosses berlines aux vitres noires qui roulaient au pas sur la route couverte de nids de poules les intéressaient particulièrement. Enfin, surtout Altyn parce qu’Ilya, lui, il n’y faisait pas trop attention. Elles contrastaient avec les vieilles Lada et autres Volga garées le long des petites maisons en bois qui bordaient la route.

La bicoque délabrée appartenait à la grand-mère d’Altyn. Elle, Altyn et ses parents s’y entassaient depuis que sa famille avait été expulsée de leur appartement en banlieue de Moscou quelques semaines plus tôt. Leur immeuble allait être démoli et on leur avait dit du jour au lendemain qu’ils n’avaient plus rien à faire là. Ils n’avaient pas vraiment le choix. Ils avaient pris l’argent qu’on leur proposait, une misère, sans demander leur reste. Ils ne voulaient pas risquer de se faire tuer en plus de perdre leur appartement. Cela ne valait pas le coup. Mieux valait se résigner et essayer de trouver une solution. En attendant, la vieille Valia, les avait accueillis.

Altyn et Ilya se connaissaient depuis quelques jours seulement mais ils s’entendaient déjà très bien et passaient tout leur temps ensemble. Ils s’étaient rencontrés au bord de cette rivière toute proche dont Altyn ignorait le nom. Il faisait très chaud et les gens du coin avaient l’habitude l’été d’aller s’y baigner. Altyn, sur les conseils de sa grand-mère avait donc fait de même. Elle avait même retrouvé son maillot de bain dans les cartons du déménagement entreposés dans le petit cagibis attenant à la maison.

Elle s’était assise par terre sur l’herbe sèche parmi la foule. Tous les gens du coin semblaient s’être donné rendez-vous sur la rive ce jour-là. Les vieux comme les jeunes. Les parents avec leurs enfants. Tous profitaient du beau temps. Elle n’était pas installée depuis un quart d’heure qu’Ilya, qui se trouvait non loin de là, s’approchait et engageait la conversation. Quand il lui avait demandé son prénom, elle l’avait prononcé de manière si théâtrale que cela l’avait fait sourire.

Altyn aimait son prénom. Un prénom rare. C’était celui de son arrière-grand-mère tatare lui avait-on dit. Une femme qui n’avait pas hésité à s’installer en Sibérie à l’époque où le confort moderne n’existait pas, y avait trouvé un mari et fondé une famille tout ça en travaillant dur. Une femme forte. De celles qu’Altyn admirait. Elle était fière de porter son prénom et comptait bien lui faire honneur. Enfin, peut-être un jour.

Pour l’instant, elle était coincée dans ce village à 50km de Moscou, loin de tout ce qu’elle connaissait jusqu’à présent. Son univers allait être transformé en un tas de gravas, déblayé et allait servir de fondation à un complexe immobilier qui rapporterait des millions à de riches investisseurs. Dire qu’avant, tout ça, ce territoire, lui appartenait. C’était son monde qui était maintenant réduit à néant.

***

Altyn traînait son ennui dans cette bourgade où elle ne connaissait personne. Elle avait trouvé en Ilya un compagnon d’infortune. C’était étrange car tout un monde les séparait. En fait, Ilya était un garçon un peu désœuvré. Ses parents s’étaient fait construire une villa gigantesque à deux pas de chez Valia dans un domaine privé déjà occupé par de nombreux propriétaires. Ces nouveaux venus qui se barricadaient derrière des murs en brique hauts de trois mètres n’étaient guère appréciés dans la petite ville. Ils provoquaient la jalousie de leurs voisins.

Ilya lui avait raconté qu’un jour, il avait trouvé un chat mort devant la porte du garage. Quelqu’un avait aussi jeté une torche enflammée par dessus la barrière pendant qu’il buvaient le thé sur la terrasse. Son père avait failli la recevoir en pleine tête. Altyn aimait bien Ilya et ses histoires de gosse de riche. Elle aimait aussi  passer du temps avec lui. Juste comme ça, sans rien dire, en observant les gens du quartier qu’il ne connaissait pas plus qu’elle.

C’était un ballet incessant. Fascinant pour eux tout autant qu’il était dénué d’intérêt pour les gens dont c’était le quotidien. Le camion de lait apparut au coin de la rue et alla se garer à sa place habituelle. Aussitôt, vieux comme jeunes, parents ou enfants sortirent des maisons et convergèrent  vers lui en tenant à la main leur bouteille ou mieux, leur vieux bidon cabossé pour récupérer le liquide. Pendant ce temps-là, un jeune homme à l’air ahuri sortait de la maison d’en face, celle de la vieille Gallia, son attaché-case à la main. Ils le virent trébucher, monter dans sa voiture et démarrer en trombe. Altyn et Ilya se regardèrent un instant puis éclatèrent de rire en regardant la voiture s’éloigner.

Natacha

Natacha ouvrit un œil, puis l’autre. Le soleil qui l’avait réveillée, l’aveuglait maintenant à travers la fenêtre de l’appartement.

Elle allait sûrement encore être en retard au magasin. Peut-être qu’elle n’irait pas au travail aujourd’hui. Après tout, les petits boulots, c’est pas ça qui manquait à Moscou.

Elle décida tout de même de se lever car elle commençait à avoir faim. Elle s’assit sur le bord du canapé-lit qui trônait au milieu du salon et regarda autour d’elle à la recherche de ses vêtements. Elle avait passé la nuit chez Sergueï et avait du mal à se rappeler où elle les avaient balancés.

Sergueï vivait encore chez ses parents. Ils étaient partis voir des cousins en Crimée alors Sergueï et Natacha avaient l’appartement pour eux seuls pendant toute la semaine.

Natacha trouva son jean sous le lit et l’enfila. Elle se leva et se mit en quête du reste de ses vêtements qu’elle trouva sur une chaise de la cuisine. Elle finit de s’habiller et mit de l’eau à chauffer pour se préparer une tasse de thé. Elle alluma une cigarette en s’asseyant à la table.

Soudain, elle se demanda où était Sergueï. C’est vrai, il aurait dû être là. Avec elle. Cette garce de Marina était passée le voir la veille. Qu’est-ce qu’elle lui voulait? Elle n’avait pas pu entendre leur conversation.

Elle se souvint alors qu’il devait rencontrer Dima ce matin-là. Il allait sûrement être de retour bientôt. Elle regarda l’horloge posée sur le vieux buffet de la cuisine. Elle aurait encore le temps de se rendre à son travail sans avoir trop de retard. Elle hésitait. Elle avait besoin d’argent mais elle détestait vraiment trop son boulot.

Elle décida de ne pas bouger et d’attendre Sergueï. Elle pourrait passer la journée avec lui. Pour l’instant, elle buvait tranquillement sa tasse de thé. Elle avait trouvé des petits gâteaux dans le placard et avait ouvert la fenêtre pour profiter des premiers rayons d’un beau soleil de printemps.

Elle entendit une clé dans la serrure. C’était Sergueï. Elle voulut se lever pour l’aider à ouvrir les verrous et surtout pour le voir, lui. Quand elle arriva à la porte, il était déjà entré et la refermait derrière lui. Elle se retrouva en face de lui, figée dans une contemplation étrange. Il la regarda de ses yeux bleus délavés en souriant puis s’avança vers elle.

Ils s’embrassèrent longuement. Quand il la bascula sur le lit en essayant de déboutonner son jean, elle se dit qu’elle avait eu raison de rester. Elle se laissa déshabiller, s’abandonnant à son étreinte empressée avec un petit sourire.

Dima

Dima se réveilla aux aurores quand il entendit son père partir pour le travail. Comme tous les matins il traîna un peu au lit puis se leva.

Son père partait de bonne heure. Il travaillait sur les chantiers. Les constructions ne manquaient pas à Moscou. Dima lui aussi gagnait sa vie comme ça depuis qu’il avait arrêté l’école.

Bien sûr, il fallait trouver un entrepreneur qui voulait bien de vous puisqu’il était beaucoup plus rentable d’employer des clandestins, des tadjiks ou des azéris payés un salaire de misère et qui travaillaient presque jour et nuit. Ils étaient des centaines. Ils suffisait de prendre la MKAD pour s’en rendre compte. Ils étaient là, au bord de la route, postés du matin au soir à attendre ou bien agglutinés autour d’une grosse berline à marchander un travail avec un patron pressé. Dima ne pouvait pas rivaliser avec eux. Ce n’était pas possible. Heureusement, il avait des contacts et faisait un travail plus que correct. Son père l’avait formé. Il travaillait en général sur les grosses villas de luxe des alentours qui nécessitaient un travail soigné et dont les propriétaires exigeaient une qualité irréprochable. S’ils payaient rubis sur l’ongle, ce n’était pas pour voir leur plancher massif en bois exotique posé par des gosses de dix ans.

Dima alluma la télé et retourna à la cuisine. Il se prépara comme tous les matins un petit déjeuner sommaire: une tasse de thé et deux tranches de pain noir grillé couvertes de beurre. Il posa le tout sur la table basse du salon et s’affala sur le canapé miteux qui trônait contre le mur du salon.

En face de lui, la blonde sur l’écran, accessoirement maîtresse en titre du président russe, égrenait les nouvelles d’une voix monocorde: prise d’otage dans un théâtre dans une banlieue de Moscou et guerre en Tchétchénie. Les horreurs qu’elle débitait glissait sur elle. Elle était lisse, presque aussi lisse que la peau tirée de son visage lifté à grand renfort de dollars.

Mais Dima ne lui prêtait déjà plus aucune attention. Il réfléchissait. Il allait devoir annoncer la nouvelle à Lyoubov. Elle allait sûrement paniquer mais elle devait rester ici. Elle était trop jeune pour le suivre. Seize ans. Même si lui n’avait que deux ans de plus, presque trois maintenant. Cela faisait toute la différence. Lui avait rejoint depuis longtemps le monde des adultes. Elle n’y était pas encore tout à fait.

Il la trouvait belle. Lyoubov n’était pas comme les autres filles du quartier. Elle ne cherchait pas à plaire. Elle restait elle. Simplement. Sans aucun artifice. Il savait bien qu’elle ne se rendait pas compte à quel point elle était spéciale. Différente. Pas comme sa stupide copine Lena. Elle, il ne l’aurait même pas regardée s’il l’avait juste croisée dans la rue.

Il avait reçu sa lettre il y a déjà quelques semaines. L’armée russe avait besoin de lui. Il était convoqué pour septembre. Il avait deux mois pour se préparer. Il devait partir avant la fin de l’été s’il ne voulait pas être embêté. A ce moment-là, ce serait plus facile de voyager puisqu’il ne serait pas encore inscrit sur la liste des déserteurs.

***

Dima sortit de l’immeuble avec dans l’idée de trouver un chantier pour mettre un peu d’argent de côté avant son départ. Il avait plu une partie de la nuit. Une pluie d’orage aussi soudaine qu’abondante avait inondé les rues dépourvues d’évacuation. La chaussée défoncée par la rigueur de l’hiver en face du bâtiment était impraticable. Seuls quelques véhicules téméraires s’y aventuraient.

Dima dût faire un détour et slalomer entre les flaques qui jalonnaient son parcours.

Avant de partir, il avait appelé Lyoubov et lui avait donné rendez-vous. Il allait lui annoncer qu’il partait. Il avait pris sa décision quelques jours auparavant. Il était sûr de lui. Il ne voulait pas perdre un an de sa vie ou même risquer de se faire tuer pour servir un pays qui ne lui avait rien donné. Il préférait fuir. Son père le laisserait faire. Lui non plus ne voulait pas le voir porter l’uniforme. Pour l’instant, il était encore tranquille mais dès le mois de septembre, s’il manquait à l’appel, on viendrait le chercher.

Il arriva à la gare, près de l’endroit où il devait attendre Lyoubov. Il s’arrêta et alluma une cigarette en s’appuyant au mur. Il vit deux filles s’approcher. Il reconnut l’une d’elles. Une voisine. Elle était trop maquillée et portait un pull un peu trop serré qui ne laissait rien à l’imagination. Elle lui sourit.

- Salut Dima.
- Salut, dit-il en détournant les yeux.

Elle s’appelait Marina. Il ne l’aimait pas beaucoup. Il ne connaissait pas l’autre fille.

- Qu’est-ce que tu fais là? On te voit plus beaucoup dans le quartier.
- En fait, j’attends quelqu’un.
- Ah…C’est Sergueï? Parce qu’il faut que je lui parle.
- Non, c’est pas Sergueï. Mais il est chez lui, tu peux monter le voir si tu veux.
- Non, ça peut attendre.

Il aurait bien voulu qu’elle parte mais elle restait là, devant lui. Elle le fixait de ses yeux vides en grimaçant un sourire. Elle essayait de lui plaire mais c’était tout le contraire. Certes, Marina était belle mais d’une beauté fade, insipide, trop conventionnelle, trop sûre d’elle. Tout le contraire de Lyoubov dont la fragilité et le manque d’assurance faisait tout le charme.

Elle continua:
- Tu aurais une cigarette?
- Non. C’est ma dernière.
- Ah bon.

Il regarda par dessus leurs têtes. Lyoubov venait de sortir du souterrain qui passait sous la voie ferrée et marchait vers lui. Les deux filles se retournèrent et la regardèrent aussi. Elles avaient un air méprisant qui les rendait encore plus laides. Il s’en fichait complètement. Avant qu’elle n’arrive à sa hauteur, il faussa compagnie aux deux filles sans rien dire et alla la rejoindre. Il les entendit chuchoter quand Lyoubov posa ses grands yeux sur lui:

- Salut Dima.
- Viens.

Ils s’éloignèrent. En marchant, il passa son bras autour de ses épaules, la serra contre lui et l’embrassa sur la joue. Elle lui sourit. Elle avait l’air heureux. Il n’eut pas le courage de lui parler de son départ. Il se dit qu’il le ferait plus tard. Que rien ne pressait.

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